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  RECITS de vie de volontaires
Petites histoires, anecdotes, notes de journal, réflexions au fil des jours

Extrait du journal janvier à mars 2006
Intégrisme
Fête musulmane où durant une semaine les tambours ont joués sans arrêt. Grands drapeaux triangulaires en travers des rues. La fête s'est terminée par un immense défilé dans Ahmed Rafi Kidway Road avec quelques milliers de musulmans dont certains se laçéraient la poitrine à coup de lames de rasoirs ... Un peu violentes les pratiques musulmanes, un peu de saturations aussi pour ma part.

Les Galopins de Calcutta
Visite à l'association "Les Galopins de Calcutta" dans les quartiers sud. Tenue par une française. L'assos s'occupe de récupérer les enfants qui vivent dans la gare d'Howrah et à pour but de leur enseigner l'anglais pour une meilleure chance de trouver du boulot plus tard. Accompagné de Nadia, une québecquoise qui réalise une thèse sur l'interculturalité, nous avons pu poser toutes les questions sur un autre mode de vie de long séjour à Calcutta.

Dans le caniveau
Un matin en revenant de la messe à Ste Mary dans Ripon Street, il y avait un homme couché dans le caniveau sale. Au début en arrivant j'ai trouvé bizarre qu'il soit là. Sur le trottoir c'est habituel, dans les tas d'ordure ça existe, mais dans le caniveau sale et avec de l'eau, il y avait un problème. Meme un chien aurait attiré plus l'attention. Son paquetage de couvertures faisait plus penser à de vieux chiffons sales qu'on a roulé et jeté là. Un peu arrondi, je le trouvais bien rempli, puis j'ai vu ses pieds qui depassaient un peu, une main qui sortait au dessus de son crâne. En sortant de la messe je repasse devant et il y avait des indiens à côté de lui qui discutaient. Je ralenti et ils me font signe vers le gars. Je leur fait signe : "drink ?" Non, non, ils me montrent le ciel. Le gars était bien mort ! Je crois que je venais de faire mon baptême du feu en Inde ! Et je n'ai rien fait. Je ne voyais pas quoi faire. Après, dans le bus pour Kalighat, je réfléchissais à tout ça. J'aurais pu faire une prière sur lui, j'aurais pu au moins tirer son corps de ce caniveau, au moins par respect pour son humanité, ...J'étais tellement choqué que je n'ai rien su faire. J'éspère au moins que les indiens qui étaient là ont eu un brin de respect et qu'ils ont appelés la Police. Pas certain ! Drogué, ivre, jeté là par d'autres, on peut tout imaginer. Qu'il soit venu mourir là m'étonne beaucoup, on ne s'installe pas dans cet endroit par confort ou plaisir. Mon Dieu, que nos misères sont ridicules !
Dans l'actualité de ce jour : Tremblement de terre aux îles Andaman (5,9 sur l'échelle de Richter), des caricatures anti-islamiques, ...et même pas cet homme dans les faits divers locaux. Ce jour là était un jour bizarre ! comme, hélas, bien d'autres ici.

Film
Avec Dodo et d'autres volontaires étrangers, nous avons participé à un tournage de film indien dans le plus grand hôtel de Calcutta, en face le zoo, le "Taj Bengal". Le sujet du jour était un banquet durant lequel arrive une personnalité qui vient parler sur une estrade. Nous faisions l'assistance. Bien peu de choses à faire comme d'habitude, mais intéressant de voir la mise en place des décors, des caméras, les différentes prises de vues, ...etc.

Holi
Pour ma part j'ai évité la fête de Holi et j'ai bravé les consignes des soeurs de ne pas sortir ce jour là. En fait, à Kalighat, rien de spécial. Juste un problème de bus qu'il n'y avait pas ou rarement, et ça m'a couté 50 Rs l'aller en taxi, au lieu de 5 Rs en bus habituellement ! A Kalighat, seules les italiennes et espagnoles voulaient nous peinturlurer et j'ai été un des rares à survivre. Même les malades en ont eu pour leur grade ... mais les petits dessins faisaient plutôt penser à carnaval. De retour à Sudder Street, grande fut la surprise de voir ceux qui avaient eu "peur" de Holi et qui n'étaient pas allé travailler. Ils étaient couverts de la tête aux pieds de peintures de couleur. Bien la peine !!!
Le lendemain, normalement deuxième jour de Holi, tout était calme. J'ai acheté une chemise blanche à Bodhgaya qui me plaît bien. Voyant que c'était calme et que j'étais surtout en quartier musulman (c'est une fête hindoue !), je profitais pour la porter pour aller à mon cour d'hindi. A peine devant la porte de mon professeur que je sens une giclée d'eau dans mon dos. Évidemment elle était bien colorée en rose ! Je crois que toutes les rancoeurs de 5 mois accumulées sortirent sur ces gamins qui s'amusaient. Adultes, enfants, tout le monde s'innocentait, renvoyant la faute à de soit disant gamins à l'étage qui auraient dues tirer en biais, ce qui me semblait invraisemblable. Même mon professeur me dit que c'était Holi et que c'était à moi à faire attention ! Désarmé par aucun soutient, je ne pouvais que me taire et me résigner à jeter ma jolie chemise foutue (le rose est très tenace). Lessivage, décoloration, la couleur résistait toujours. De retour en France je la passais à un produit qui finalement lui a redonné sa blancheur. Ouf, sauvée ! Curieux comme on s'attache autant à une chemise, alors qu'on voit tous les jours des gens qui meurent, qui souffrent. L'envers du décor intérieur assurément !


Extrait du journal d'octobre 2005. Kalighat
Beaucoup de malades, la salle est prévue pour 50 et ils sont 60. Donc beaucoup d'indiens entre les autres lits. Durant ma première matinée, au fond, un vieil homme est mal en point. Ça se voit. Le regard un peu perdu, il ne bouge pas beaucoup ou fait juste des mouvements du bras qui ne correspondent pas à grand chose si ce n'est qu'il ne se sent pas bien. Les infirmières arrivent pour lui soigner son pied. C'est alors que j'arrive et je regarde. Forcément ce n'est pas un spectacle à regarder. Son pied est tout rongé et des centaines de vers grouillent dedans. Elles disent qu'il faudra plus tard lui ouvrir aussi la jambe pour aller déloger les vers qui sont dessous. Vu le travail de long haleine des infirmières pour sortir un à un les vers, le frère Jean-Bosco (moine de la communauté St Jean est là pour un an) tient le bras du malade pour ne pas qu'il gène les soins. Moi, je m'approche de sa tête et l'éponge car il transpire froid énormément. Ses cheveux sont trempes. Je lui tient l'autre main aussi, puis on me demande de la lui masser pour faire circuler le sang. Le visage de ce malade me rappelle les images du saint suaire qui sont dans nos églises de Cerdagne. Les joues creusées, les paupières fermées, le nez bien droit, la barbe bien taillée. Dans la matinée seulement, cet homme n'aura pas eu le temps d'avoir son pied guérit, il sera mort avant midi. Oh, ce n'est pas de son pied qu'il est mort, sûrement d'autre chose.
Ce matin de même, un petit vieux ne voulait pas du petit déjeuner que je lui proposait : une banane, des tartines de pain beurrée, un chay, un gâteau sucré spécialité de calcutta. Dans la matinée je le voyais qui étendait les bras pour avoir davantage d'air. Coincé entre deux lits, il était de ceux qui ont dépassé les effectifs de Kalighat. Son état dégénérant, on le porta vers l'entrée, c'est là qu'on peu les surveiller le plus. Vers 11h il semblait aller mieux, il était plus calme, il parlait avec les volontaires et les soeurs. Il mourra avant midi lui aussi. Il aura pu avoir à Kalighat une fin digne d'un homme, entouré et paisible. Au moins ça !
Autre anecdote de ces derniers jours, un jeune indien (je lui donnerai 25 ou 30 ans) qui est simple d'esprit ne parle pas beaucoup et reste recroquevillé sur lui-même. Il est là car son pied est totalement déchiré, on voit les os des doigts de pieds à l'air, du moins pour deux d'entre eux. Comme il est discret et ne demande rien, personne ne se préoccupe de lui. J'avais donc décidé ce jour là de repérer ceux qui sont un peu oublier. Je m'approche de lui et lui masse les jambes et les bras, le crâne (ils aiment bien ça), les tempes. Et voilà qu'il s'endort petit à petit comme un petit enfant de 5 ans que sa mère dorlote le soir. Il se réveille soudain en sursaut, comme s'il n'avait pas prévu de s'endormir. Les yeux grands ouvert il me regarde fixement. Un frère Missionnaires de la Charité arrive pour lui faire une piqûre. Il l'enfonce bien droite et complètement dans sa hanche. Je me suis mis dos à mon malade pour le tenir le temps des soins. Je me retourne et le voit hurlant de douleur, les yeux froncés, la bouche grande ouverte ... mais en silence et comme figé dans l'action. Impressionnant ! Silencieux même dans la douleur, il la garde malgré tout comme un cliché photographique comme pour arrêter le temps, comme pour dire sa douleur que personne n'a remarquée. Je lui fait aussitôt des massages, des caresses pour le réconforter avec ce que je peux. Il se calme petit à petit et fini par fermer lentement sa bouche. La piqûre a du aussi estomper la douleur.
Tous ces malades me surprennent toujours dans leur façon d'exprimer leur maladie, leur souffrance ou leur solitude. Leur cerveau à déjà pris le relais de déconnecter bien souvent mais leur dignité demeure.

Autre genre, autre lieu. Hier lundi, nous revenons avec un français de notre enregistrement à Sishu Bahvan. Nous rencontrons deux soeurs novices qui portent un gros sac de couvertures. Nous nous proposons pour les aider, sans savoir où elles vont. En fait elles nous invitent à être "porteurs" dans leur service journalier auprès des plus pauvres. Nous allons dans un petit "slum" (c'est à dire des maisons de fortune bâties de toiles de plastiques, de planches et de cartons). Nous distribuons les couvertures aux petites familles qui vivent là, une vingtaine d'enfants ont commencé à arriver en chahutant. Une soeur m'invite à entrer dans le petit abri où elle vient de laisser deux couvertures. Un peu de vaisselle, une sorte de table en planche où la mère se trouve assise, c'est là qu'ils dorment, isolés du sol, de la terre battue, des rats et des "bestioles" genre cancrelats gros comme un doigt. Toit en toile de plastique noir, pas vraiment de porte mais une entrée large. Je regarde un peu l'aménagement, et je découvre au fond avec les couvertures ... une télé. C'est bien connu qu'à Rio de Janeiro au Brésil, dans ces bidons-villes, dans les plus humbles et pauvres maisons ont trouve une parabole ou une télé. Ici, dans ce qui ne ressemble même pas à une maison, ils ont trouvé quand même une télévision !
La soeur veut que je distribue des gâteaux secs aux gamins. Elle me donne son sac bleu de Missionnaire et me voilà déguisé en "soeur MC". Les gamins se ruent littéralement sur moi, me tirent, plongent leurs mains dans le sac, s'écrasent mutuellement, sautent pour essayer d'attraper un bout de gâteau. Ce sont les plus grands qui arrivent à en avoir le plus, les petits sont bousculés et écrasés dessous. J'essaie de faire passer des gâteaux par en bas, isole un plus petit pour lui remettre son gâteau. Les autres m'écrasent les doigts et les gâteaux dans la main. Je stoppe aussitôt. Je leur demande de se mettre en file indienne. Ils obéissent, mais dés que je tire un gâteau l'excitation repars. En définitive je n'y arriverai pas. Avec les soeurs nous allons plus loin et petit à petit nous semons des enfants. Nous pouvons alors distribuer des gâteaux à des rickshaws qui attendent dans la rue, puis à une famille dans un atelier. Dur, dur, d'apporter quelque chose à ces gens. Kalighat, finalement, est un endroit privilégié où il nous ai possible de les aider sans toutes ces contraintes de la rue : faut-il ou non, comment, quoi, quand ...?


Extrait d'une lettre de nouvelles après mon retour d'un mois d'été en Inde, dont 15 jours à Calcutta. (septembre 2005)

Revenu le 23 août, j'ai été couché une semaine mais je pense que ce n'était rien de grave, des examens sont en cours. Comme bien souvent à Calcutta, il y a des ces petits trucs que l'on chope et qui durent un peu plus que chez nous ... mais au résultat rien de grave. Mais on sait jamais ...
Pour les nouvelles de Calcutta, j'ai revu la rue au milieu de la mousson. Rien de terrible, je pensais avoir des trombes d'eau tous les jours, les rues inondées. Finalement, pas plus d'orages ou de pluies que chez nous en France.
Un peu plus violent peut-être pour la pluie, mais rien n'exceptionnel. Il paraît que la mousson cette année n'a pas été trés bonne, c'est à dire qu'il n'a pas plu quand il fallait et comme il fallait. D'ailleurs les inondations de Bombay montrent combien tout est un peu déstabilisé. Pas mal de chaleur humide (38,7° à 12h30 sur Chowringhee et 31,7° le soir à 19h30) mais on la supportait bien comparé aux chaleurs de nos plaines en été. J'ai surtout fréquenté la rue de Sudder Street où j'étais logé à Salvation Army. Très envahie par les étrangers en vacances, et donc par une population mandiante très "affamée" de backshishs.
L'habitude de passer, certains me connaissent à force, je finissais par leur être indifférent. Les rickshaws se mettent à proposer de la drogue, ce qui montre combien l'argent leur fait défaut. Il parait qu'ils sont 40.000 sur Calcutta, donc environ 150.000 personnes vivant autour de ce travail avec leur famille. La municipalité a décidée de supprimer tous les rickshaws d'ici la fin de l'année !!!!! Ils seont remplacés par des auto-rickshaws à carburant non polluants (le bruit ne semble pas faire partie de leurs critères de nuisances). Des manifestations ont eu lieu et sur le journal on voyait une photo avec les richshawalas brandissant leur grelot. Mais je n'ai pas eu plus de nouvelles. Dans les rues, on trouve pas mal de femmes vivant en "bandes" de 3 ou 4, de tout âge, avec des enfants en bas âge. Elles dorment sur le trottoir, sans rien, sans aménagement de toiles. Une soeur Missionnaire de la Charité me disait qu'elles avaient proposées souvent du travail, mais ces femmes retournent vitent à la mendicité, le touriste leur rapporte beaucoup plus. La mendicité devient -ou demeure sûrement toujours- un métier lucratif qui rapporte. Le seul inconvénient qui ne semble pas leur poser de problème, c'est de jouer les pauvres, de s'habiller en loques, de dormir sur le trottoir. Comment un occidental pourrait-il être indifférent ? Comme cette vieille femme, nue dans la rue, vêtue d'un sac de jute, les seins nues pendants, venant réclamer un peu de nourriture. Une vrai misère se dirait-on, que puis-je faire pour elle ? Rien, surtout pas, elle est plus riche que beaucoup d'employés de boutiques de rue et doit se faire ces 1000 Roupies par semaine, ce qui est énorme, sachant que le salaire moyen d'un employé de boutique est de 1500 à 2000 Roupies par mois. Un vrai enfer pour nos consciences déstabilisées.
Je suis allé deux fois dans les quartiers périphériques voir des familles indiennes venues sur Calcutta pour 1 mois de leur village du Bihar. Les uns à Tollygunjhee au sud, les autres à Howrah City, à 3/4h de bus du centre ville. Petits quartiers très calmes, presque la campagne, petits bouts de maisons de 3m x 4m, avec électricité et fan, pompe à eau dans la ruelle étroite et toilettes, voisins à 1 m devant leur porte, petits labyrinthes de passages entre les appartements de fortune. Petit loyer surtout, 1000 Rs/mois. Idéal pour habiter un certain temps à Calcutta, mais un peu loin du centre-ville, marcher 20 mn environ jusqu'au métro à Tollygunjhee ou bus à travers les quartiers d'Howrah.
La ville même est en transformation, les grands hôtels sont retapés pour redonner l'image coloniale de luxe de l'ancienne capitale des Indes. Anand Nagar (la Cité de la Joie) à Howrah disparait sous des immeubles-tours petit à petit. Comme des champignons, ils poussent au milieu des anciennes maisons sans étages des ouvriers. Les loyers dans le centre-ville sont horriblement chers, même pour un occidental ( c'est tout relatif, bien sûr), les matins sont toujours aussi pleins de gens qui dorment sur les trottoirs par milliers. Je ne connaissais pas encore la pèriode d'été à Calcutta, mais l'affluence de touristes dénature les relations avec les pauvres, l'argent miroite partout et ils sont comme "fous" après quelques roupies. La police fait toujours sa loi impitoyable. Une petite famille que je connais un peu et avec qui je parlais et jouais, me faisait signe que la police les renvoyait de tout lieu où il y a des occidentaux. L'une des femmes est en prison (je n'ai pas su pourquoi), un des hommes c'est fait taper sur le visage d'un coup de lathi parce qu'il ne dégageait pas assez vite.
Un homme, petit et tout maigre (je les comparent toujours à des ados, alors qu'ils doivent avoir 30 ou 40 ans !), me réclamait des médicaments parce qu'il avait de la fièvre. Mais que croire ? Son ordonnance est-elle vrai, en a-t-il vraiment besoin ou est-ce un moyen de récupérer des roupies ? C'est vrai qu'il avait de la fièvre. Que faire ? Ces incapacités à répondre sont terribles et j'aimerai qu'on m'explique un peu le fonctionnement, l'attitude à avoir, la bonne.
J'ai voyagé 15 jours au Rajasthan avec de la famille à moi, et nous avions hôtels et transports déjà réservés. Luxe pour occidentaux, c'est vraiment un autre monde. Le wagon climatisé où on se gèle, les vitres fumées où les petits gamins se collent dessus pour essayer de voir à l'intèrieur. Les hôtels où les prix sont en euros et où je savais que nous donnions des fortunes à des riches ! Alors que dehors nous allions discuter sur 20 Rs.
Dure réalité à gérer, à apprendre à bien gérer !
Dans un des centres où je travaillais, un homme mourrant de 25 ans environ, atteint sûrement de tuberculose, a été emporté par sa famille qui est venue le chercher. Grandes discussions avec les soeurs, mais rien n'y a fait, ils l'on habillé et pris dans les bras. Quelle aura été son avenir, peut-être l'entourage de sa famille est une meilleure chose, les soins n'étant pas forcément suffisants, ici ou ailleurs.


       - Témoignage de Marie B., lors de son voyage de 15 jours en Mai 2005
        Cliquez ici pour lire le premier témoignage à Kalighat essentiellement !
        Marie nous livre un deuxième récit de son séjour, plus particulièrement sa vision de la vie dans les rues de Calcutta.


Extraits de lettres écrites à chaud sur une journée passée. La période de ces témoignages suivants concerne octobre et novembre 2004 :

Kalighat
"Voila déjà 3 jours que nous travaillons dans les centres des Missionnaires de la Charité. Le paradis au cœur de l'enfer ! C'était notre remarque lors de notre précédent voyage. Ca se confirme de plus en plus, les pauvres sauveront le monde ! Pourquoi ? Voici ma réflexion d'hier, alors que j'étais au chevet d'un homme mourrant : Il était couché vers le fond, les yeux grands ouverts dans le vide, froid comme un glaçon, inspirant en creusant ses joues, expirant par la bouche comme s'il faisait des bulles. (ces petits détails descriptifs sont importants ici, car ils caractérisent les petites manies de chaque malade qui les rendent si attachants). Je m'en étais occupé le matin pour le faire manger au petit déjeuner, et le même pour le repas a 11h. Il ne voulait évidemment rien prendre. Donc, il fallait lui mélanger son "cha" (thé indien au lait) avec le riz. Puis par petites cuillères essayer de lui ingurgiter au moins une partie du plat. Les hommes ont tendance à ne plus vouloir manger et se laisser mourir. Leur survie des fois, ne tiens qu'à un petit effort de leur part, mais aussi peut-être à une insistance de la notre. L'après-midi, c'est plus calme a Kalighat. (c'est le nom du quartier, car c'est l'endroit du Temple de Kali, déesse indou de la mort. Le centre s'appelle en fait Nirmal Rhidey en hindi, ce qui signifie : la maison du cœur pur. C'est la maison du premier amour de mère Teresa). Lors du goûter-repas, je m'occupe à nouveau du même petit vieux. J'essaie de le faire manger, mais là il ne veut rien prendre. Je me bagarre un peu, mais voila qu'Andy, un allemand volontaire qui est là-bas depuis plusieurs années, m'explique (en anglais) que c'est inutile. Il est en train de partir au ciel, et il serait bien de prier pour lui, c'est ce qu'il y a de mieux à faire en cette fin de journée. Je prie alors sur cette âme qui s'élève petit à petit. Un coréen me rejoint, visiblement très touché. Je lui fais signe de mettre sa main sur la tête du malade et le volontaire semble entendre là une invitation inespérée. Nous prions tous les deux en silence."

matinée habituelle à Kalighat
Fin de vie pour un jeune indien
"Le jeune "Omprakash" (c'est son nom Hindou) était rentré alors depuis 3 jours a Kalighat. Un français volontaire qui est là depuis quelque temps m'a raconté son aventure. Omprakash avait été trouvé dans la gare d'Howrah, la plus grande gare de Calcutta (parait-il d'Asie ?). Soigné à Kalighat, ils l'avaient renvoyé dans sa famille, dans un autre état de l'Inde, en lui payant son billet de train. Mais au lieu de rentrer chez lui, il était descendu du train, avait revendu son billet, et s'était acheté des vêtements neufs et était allé faire la fête. Bref, un enfant prodigue comme dans l'Evangile. Mais la fin de l'histoire est différente. Ils l'avaient retrouvé encore une fois en piteux état dans la gare, et lui avaient fait comprendre que ce n'était pas sérieux. Qu'à présent, tant pis pour lui, il devait ne s'en prendre qu'a lui-même. Pour finir, ils l'avaient retrouvé vraiment très malade et l'avaient à nouveau ramené à Kalighat. Là, je l'ai rencontré. Même si nos langages étaient différents, je l'aimais bien et j'avais eu le privilège de passer la messe du Dimanche en lui tenant la main. Nous sommes partis une semaine et cet après-midi je suis allé à Kalighat. Mon jeune Omprakash n'était plus là, la tuberculose l'avait emporté bien vite, ici le temps n'attend pas. Un autre malade de 40 ans (on lui aurait donné 25) qui avait terriblement mal aux articulations, est mort lui aussi courant de la semaine."

Omprakash, sa dernière semaine

Urgence
"J'ai appris de l'Inde la patience (16h30 de train cette nuit, 10h hier, 9h d'attente dans une gare ...), mais aussi l'urgence, car ici la vie ne s'écoule pas comme un fleuve tranquille ! Elle va vite, à son rythme, certes, à l'indienne, mais la vie croit sans cesse, elle passe, naissance et mort s'enchevêtrent, se mêlent, se confondent, et il est inutile d'en retenir une, de ralentir ce foisonnement de vie et de mort. Prendre le moment présent, car plus tard est déjà trop loin, tout peu changer, tout sera différant forcément. Chaque jour est nouveau, imprévu, déstabilisant, motivant et vivifiant par conséquent. On n'a pas le temps de s'assoupir, ou alors c'est de fatigue, on n'a pas le temps de remettre au lendemain. Aimer maintenant, pleinement, totalement, comme on peut, mais au maximum, car demain ce sera peut-être trop tard, ce ne sera pas possible pour telle ou telle personne."

"L'expérience du volontariat à Calcutta chez Mère Térésa est un dépouillement obligatoire et doux de tout ce qui encombre nos vies. Loin de cette vie occidentale qui tue en nous l'amour et la joie, les pauvres sont le regard de Dieu qui nous dit toute sa tendresse et sa beauté. Je redoute quelque peu ce retour en France, car on ne trouve quasiment pas ces regards et ces sourires. Etre ce sourire là, ce regard là est peut-être l'enjeu, la mission à rapporter. Vous partager ces réflexions me permet aussi de me les dire à moi-même, car ne croyez pas que je vous fais la leçon, bien au contraire. J'apprends comme l'élève qui est heureux de partager ce qu'il a découvert aujourd'hui. Reste à le mettre en pratique."

Notes d'une journée d'un volontaire à Kalighat
"En entrant à Kalighat, j'entends un cri d'enfant qui pleure !!!!!!! Un enfant d'une dizaine d'années est entré ces jours-ci, ce qui est plutôt rare. Les plus jeunes ont au moins 15 ans. Les soins qu'on lui fait le font pleurer, il a une énorme plaie au pied, une main atrophiée, une large cicatrice sur le haut du crâne. Dans la matinée, je m'approche de lui, le regarde. Il tourne la tête vers moi, fixe, sans expression. Je lui souris, lui fais des signes de tête et le miracle s'accomplit : il me fait un large sourire, comme une réponse qui parle de vie. Un sourire comme les indiens savent en avoir, tout rayonnant, les dents bien blanches, une lumière sur leur visage qui fait tomber tous soucis, toute crainte, toute tristesse. A l'heure du repas, je le fais manger et l'asseyant, l'appuyant contre moi. A la cuillère, il mange bien. Mais au bout d'un moment il se sert lui-même avec les doigts (les indiens mangent avec les doigts la plupart du temps), me montrant qu'il veut se débrouiller seul. Je l'aide un peu, car je pense qu'il a des problèmes de vision, il va chercher la nourriture au-delà du plat, comme s'il n'arrivait pas évaluer les distances. Un autre malade, très maigre, 25 ans environ, se fait soigner des escarres aux fesses profondes jusqu'à la chair. Il se plaint dès qu'on le touche, gémit, pleure. Un volontaire aide le médecin femme aux soins, donc personne pour être à ses cotés. Le voyant souffrir sans pouvoir trouver une aide, je vais lui tenir la main, être près de sa tête. Je lui serre la main quand il a mal, le réconforte quand il parle en bengali. Soudain, il se met à chantonner, comme s'il était passé au-delà de sa souffrance, comme si la vie avait encore quelque chose à dire, a espérer, au fond de lui.
Un nouveau vient d'arriver, deux volontaires suisses l'ont ramassé à la Gare d'Howrah. Ils sont en train de le déshabiller pour le laver. Je rentre aux douches pour voir. De ses poches tombent des pièces, sûrement son salaire de mendiant de la journée. Son pied est complètement pourri, rempli de vers. Comment font-ils pour supporter de telles souffrances ? Un volontaire espagnol me dit qu'il a entendu dire que leurs souffrances sont telles, que le cerveau décroche et ils deviennent simples d'esprit, tant leurs blessures se prolongent dans le temps. C'est vrai que beaucoup ont fait sauter un plomb, on imagine un peu pourquoi. Un groupe de touriste arrive après la messe, visite courante à Kalighat le Dimanche matin. Ouvert à tous, le centre veut être la vitrine de ce que la pauvreté peut être. En tant que volontaires, nous sommes toujours choqués par ces "visites", nous avons l'impression d'être au zoo, certains font des photos, d'autres amènent un plat à un malade, ils font leur B.A. de la journée. Difficile d'être compatissant envers eux, mais peut-être nous serions heureux si nous étions à leur place, pouvoir entrevoir quelques instants ce qu'est la vraie misère, pouvoir approcher les pauvres, même maladroitement. Mère Teresa voulait donner à tous l'occasion de toucher les pauvres, ce qu'elle nous donne en tant que volontaire c'est ça aussi. Alors ne jugeons pas, aimons et trouvons que chacun est béni, là où il en est, comme il est."

Casser l'ambiance !
"Tout à l'heure, à l'adoration, je me faisais cette réflexion : que signifie cette manie des sœurs à "casser" l'ambiance chaque fois qu'il y a un moment très beau, reposant ou intime avec Dieu ? Par exemple, à l'adoration l'autre jour, elles avaient allumé des lumignons rouges sur l'autel devant l'ostensoir, éteint toutes les lumières, avaient disposé au milieu des volontaires des bougies. C'était très beau, une paix descendait sur nous tous et enfin nous trouvions un temps d'intimité avec Jésus, un temps de contemplation, d'adoration dans un cadre beau, invitant à la méditation, à la prière. Au bout de 10 mn, allumage des néons ! Le choc est très, très, très dur !!!!!! Pourquoi ? On ne le saura jamais, c'est la spécialité des sœurs des Missionnaires de la Charité ! Pourquoi laisser les fenêtres ouvertes sur un boulevard à grande circulation, klaxons, tram, gens qui crient ...etc ? Il serait si simple de fermer les fenêtres (je vous rappelle qu'il fait 25 degrés en moyenne ici !). Ce soir, donc, je pense avoir trouvé une réponse qui nous invite à revoir nos critères en ce qui concerne la pauvreté. Le pauvre dans la rue, ne connaît pas les joies, le repos, les belles choses que nous connaissons au quotidien dont nous profitons tous les jours, dont nous faisons une overdose sans nous en apercevoir, car si on nous enlève le week end, la télé, un bon bouquin, un canapé confortable, une belle décoration de notre maison, et j'en passe, nous allons être en manque, nous allons déprimer et trouver que nous devenons marginaux. On ne peut plus s'en passer ! Pensons un instant au pauvre de la rue. Levés à l'aurore, pas de montres évidemment, ils ont couché en famille, mari, femme, 4 ou 5 enfants, sous leur toile de plastique, le long du trottoir. Dedans, des sacs, quelques ustensiles de cuisine. Ils dorment à même le sol. Pensons aussi qu'il y a des rats la nuit qui circulent, des cafards gros comme le pouce, qu'il y a un point d'eau à une fontaine à pompe pas très loin, mais on ne se change pas tous les jours, je dirais une fois par semaine ! Toilette par contre tous les jours en principe, dans la rue. J'ai vu des enfants qui étaient quand même noirs comme s'ils sortaient d'un tas de charbon et qui sont venus s'agripper à moi, je pense que plusieurs semaines avaient du passer sans qu'ils ne se lavent un jour. Bref, il y a la journée qui passe en mendicité dans la rue pour les enfants et les femmes, l'homme travaille mais ne gagne pas assez pour payer un logement.
Leurs petits bonheurs ? Ca peut être d'avoir ramené quelques roupies de plus, avoir trouvé un fruit ou un pull dans une poubelle. Ca peut être aussi un blanc (un occidental) qui s'est arrêté et a fait un bandage à un des enfants, sur une méchante blessure qui s'infecte depuis plusieurs jours. De toute façon, quoi qu'il puisse arriver de bon, leur bonheur est éphémère, il ne dure que quelques instants, car la vie de la rue revient au galop. Comme si les sœurs faisaient exprès, ou étaient imbibées de cette pauvreté qu'elles côtoient tous les jours. Briser ce confort qui s'installe, empêcher de pouvoir se reposer sur quelque moment que le pauvre de la rue ne connaîtra jamais ou si peu.
Nous n'appelons pas ça du confort, nous. C'est naturel, normal, évident. Combien est enrichissant de côtoyer cette pauvreté car un monde nous apparaît si différent de celui que nous pensions commun a tous les êtres humains. Non, la vie est ailleurs que dans ces plaisirs que nous connaissons, anodins mais qui nous éloignent des autres, de ceux qui sont là, en bas, dans la rue, loin de notre vie. Seigneur, que nous sommes pauvres ! Ce sont nous les plus pauvres, et eux les riches. Ils ne connaissent pas leur richesse, nous ne connaissons pas notre pauvreté. Heureux les pauvres, ils obtiendront le Royaume des Cieux. Et nous ? Ce n'est peut-être pas d'ailleurs une pauvreté matérielle qui nous est demandée, mais de savoir lâcher des choses, petites, simples, pour vivre en humains et non en profiteurs, en blasés."


adoration des soeurs un matin


vivre dans la rue sans confort


adoration du soir

Donner l'amour
"Hier, j'étais là quand un homme de 61 ans est mort à Kalighat, presque sous mes yeux. Resté seul près de lui quelques instants, j'ai vu couler sa dernière larme alors qu'il était mort. Cette larme fut un moment très fort pour moi, et je l'ai essuyée de ma main, comme pour lui dire : "ne pleure pas, le Royaume est ouvert pour toi." Il avait un visage incroyablement paisible, presque souriant. Comme disait Mère Teresa, ils ont vécu comme des chiens, ici au moins ils meurent comme des hommes. Et je me disais combien était important chaque minute d'amour dans une vie, combien nous les gaspillons chez nous. Le bonheur n'est-il pas de donner plutôt que de toujours recevoir, réclamer, demander à Dieu ou aux autres ? Jésus dit qu'il y a plus de bonheur a donner qu'à recevoir, c'est forcément vrai. Mère Teresa aimait à dire quelque chose comme si tu as soif, trouve quelqu'un à qui donner à boire, si tu manques d'amour, donnes-en à quelqu'un qui en réclame, si tu déprime, va donner de la joie a quelqu'un qui est triste. Et on pourrait trouver une liste infinie de ces actions que nous devrions nous forcer à vivre chaque fois que nous ne pensons qu'à nous même, à nos petites misères, qui, franchement, n'en valent pas bien la peine."

Dans l'avion du retour
"Dernière image avant de rentrer dans notre continent : la mer d'Aral que nous avons asséchée, que nous sommes en train de réduire à une flaque d'eau, laissant la mort et la stérilité à la place. Grande beauté, certes, dans cette blancheur immaculée, qui pourrait rendre fier d'avoir découvert un tel paysage, mais la mort n'a-t-elle pas une beauté malsaine aussi ? Notre monde matérialiste, industrialisé, riche de toutes sortes de choses, a asséché notre cœur et la source qui nous faisait vivre. Il y a encore un peu d'eau, mais pour combien de temps encore ? Avancer, progresser, profiter, s'extasier devant nos oeuvres, être fier de notre création, ... et finalement oublier que l'homme se déshydrate du cœur, se meurt du manque de Dieu. Et tous ces pauvres, dont nous faisons peut-être partis par moment, où sont-ils dans ce désert blanc ? Abandonnés comme ces navires échoués dans un désert aujourd'hui, alors qu'avant ils naviguaient sur une véritable mer. A Calcutta, les pauvres sont au milieu des tas d'ordures, abandonnés dans les bras de la corruption, des richesses des gens aisés, rejetés des sécurités de la société humaine "normale". Ici en Occident, les pauvres sont ces vieilles carcasses rouillées et échouées qui gâchent le paysage, qu'il serait bien d'enlever pour profiter du repos des yeux sur ce grand désert que nous avons créé. Vision bien triste en ce retour chez nous ! Nostalgie déjà de ce paradis au cœur de l'enfer que nous avons quitté et qui crie vers nous : espérance, vie et joie, même dans les plus grandes détresses."


Retour en occident


survol de la Mer d'Aral